Comment l’île Molène prévoit-elle sa transition écologique ?
© Gwenola Gervais- Île Molène
Lundi 19 février 2024. C’est sous un ciel menaçant et après une heure et demie de traversée, que notre bateau accoste au port de Molène. C’est une petite île bretonne de 170 habitants située à 14km du continent. L’odeur des algues et du poisson fraîchement pêché se fait sentir.
« Nous ne sommes pas une île au milieu de nulle part », affirme Gwenola Gervais, fondatrice de l’Association Culture Breizh-îlienne basée à Molène. L’île Molène est très réglementée par diverses législations nationales et régionales. Elle est classée réserve naturelle nationale en raison de la richesse de sa biodiversité aussi bien marine que terrestre. Ce qui rend sa transition écologique plus difficile, même si certaines actions sont déjà bien engagées.
Le long chemin vers l’autonomie énergétique
L’île Molène fait partie des cinq îles bretonnes, avec notamment Ouessant et Sein, qui ne sont pas raccordées au réseau électrique métropolitain continental. Elles produisent leur électricité sur place grâce à une centrale à fioul. Leur fonctionnement génère une quantité significative de CO2. Pas terrible pour le climat. « Molène consomme plus ou moins 1 000 litres de fioul par jour pour une émission de 933 tonnes de CO2 par an», reconnaît Claudie Corolleur, la première adjointe.
Dans le cadre de sa programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), l’île Molène s’est lancée un objectif ambitieux : atteindre 100 % d’électricité d’origine renouvelable d’ici 2030 avec une première étape à 50 % en 2023. Dans ce contexte, l’île mise sur les panneaux photovoltaïques. Mais l’installation de ces panneaux solaires a pris du retard à cause de contraintes administratives et sanitaires.
Les crispations portaient sur l’emplacement où vont être posés les panneaux solaires. Ils vont être placés sur une dalle en béton, appelée impluvium, sur laquelle ruisselle l’eau de pluie destinée à la consommation après traitement. Il fallait donc s’assurer qu’en cas de problèmes sur les panneaux, il n’y ait pas de risque sanitaire lié à la pollution.
Des avancées ont déjà été réalisées en matière d’économies d’énergies. Un programme de soutien financier, Rénov’îles, mis en œuvre par l’Association des Îles du Ponant (AIP), a permis aux habitants de s’équiper de pompes à chaleur, de kits photovoltaïques au sol branchés aux maisons, d’ampoules LED et d’isolation. Par ailleurs, depuis le mois de décembre, la centrale électrique fonctionne au biocarburant, carburant d’origine végétale et plus propre que le fioul. « Ça fonctionne, les émissions de CO2 sont diminuées », se réjouit Claudie Corolleur.
L’eau potable sur les îles : une ressource précieuse
La question de l’alimentation en eau douce est un enjeu vital pour les îles bretonnes qui comptent uniquement sur leurs propres ressources. Sur l’île Molène, un impluvium de 4500m² constitue une aire de captage de l’eau de pluie vers des citernes enterrées. Des forages sont également présents pour extraire de l’eau en sous-sol. La majorité des habitations des particuliers sont dotées de citernes individuelles où l’eau de pluie provenant des toitures y transite.
Toutes ces installations collectives et individuelles dépendent de la pluviosité et sont donc soumises aux aléas climatiques. En cas de pénurie d’eau comme l’été 2022 qui a été très sec, l’île Molène a dû trouver une solution alternative. Un osmoseur a été mis en place provisoirement. Ce dispositif permet de dessaler l’eau de mer. L’eau de l’océan est aspirée puis purifiée pour obtenir de l’eau douce. Une gestion économe en eau est primordiale, elle n’est pas une option d’autant plus en saison estivale lorsque la population sur l’île triple.
Vers une transition socio-écologique
Sur l’île de Molène, l’accès au logement est également une question essentielle pour assurer un développement économique et démographique viable. En effet, 72 % des logements sont des résidences secondaires et les habitués réservent leurs hébergements d’une année à l’autre. Trouver un hébergement s’avère difficile et assez coûteux. C’est pour répondre à ce besoin que Gwenola Gervais, fondatrice de l’Association Culture Breizh’îlienne, a décidé de monter un projet de maison partagée au service du territoire et au tarif accessible. Elle a pour objectif de servir à la fois gîte, auberge de jeunesse et espace de coworking. « Je m'intéressais à la manière dont on peut revitaliser une économie locale en harmonie avec l'identité territoriale, en valorisant la culture insulaire axée sur les activités maritimes, tout en respectant le besoin écologique», explique-t-elle.
L’enjeu de ce projet est socio-écologique. D’une part, cette auberge a une dimension sociale dans le sens où elle est accessible en tarif et en gouvernance. Tout le monde peut entrer dans le projet associatif et contribuer aux décisions le concernant. D’autre part, elle est écologique car elle expérimente le partage des ressources en collectif. Quand les visiteurs viennent dans cette auberge, ils partagent un petit espace à plusieurs donc la consommation de chauffage et d’électricité est optimisée. L’eau utilisée est celle de la citerne de la maison pour les toilettes, la douche et les robinets.
« La transition socio-écologique part du principe qu’il ne faut pas faire de l’écologie juste pour la planète, il faut faire de l’écologie en partant de nos propres besoins », souligne la dirigeante associative. Le but est de décider ensemble de la transition. Par exemple, les habitants regroupent leurs achats pour éviter de faire venir un bateau juste pour une commande individuelle qui engendrerait une empreinte carbone et un coût financier élevés. Ils ne peuvent pas se permettre d’épuiser des ressources communes au profit d’intérêts personnels.
Une maison qui expérimente les usages alternatifs
Des gestes d’une autre époque sont remis au goût du jour. Par exemple, des bouillottes dans les robes de chambre, du papier journal dans les chaussures mouillées pour éviter d’utiliser toute la chaleur du chauffage intérieur sont des habitudes réinstaurées ici. Pour boire ou cuisiner, les hôtes doivent remplir un jerrican d’eau et le peser à chaque fois. L’eau est limitée à 15 litres par douche et par personne. Un système de douche solaire va être développé l’été qui permettra de chauffer l’eau grâce à l’énergie solaire thermique par exposition directe de la bombonne contenant l’eau.
« Venir sur l’île Molène permet de vivre une expérience des limites planétaires », poursuit Gwenola Gervais. Les visiteurs découvrent un territoire dont les activités économiques sont limitées à leurs ressources. Dès que la consommation est trop importante, les résidents le ressentent immédiatement. Une fois rentrés chez eux de leur séjour à l’auberge, les touristes ne perçoivent plus leur consommation comme avant. « On fait de la sensibilisation par le vécu. À Molène, on peut ressentir au quotidien cette fragilité des ressources ».
Les modes de vie insulaires sont des preuves de résilience et d’inspiration pour le continent, aujourd’hui confronté aux mêmes problématiques que les îles.
Sarah Bergot
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